Il y a un demi-siècle, la chute de Saïgon signait la fin de la guerre du Vietnam, conflit majeur pour toute une génération. À cette occasion, le musée Guimet qui abrite le fonds Marc Riboud, nous propose un accrochage des images que fit le photographe de ce conflit et de ses conséquences. Non aux côtés des armées, mais témoignant des conditions de vie de la population déchirée dans cette guerre fratricide.
Exposition Marc Riboud. Photographies du Vietnam, 1966-1976 au musée Guimet jusqu’au 12 mai 2025
La Jeune fille à la fleur, Manifestation contre la guerre au Vietnam, Washington, Etats-Unis, 1967 © Musée Guimet, legs Marc Riboud
Marc Riboud (1923-2016), membre de la prestigieuse agence Magnum, est l’un des plus importants photographes de presse. Lui qui avait parcouru le monde, il cultivait une indéfectible passion pour l’Asie. Il fut, avec Cartier Bresson, son mentor, le premier occidental à pénétrer dans la Chine à l’avènement de Mao. Et comme Cartier Bresson, il est de ces rares photographes qui ont laissé quelques images emblématiques, des icônes de leur art, gravées dans l’inconscient populaire. Deux de ses images sont de cet ordre : son peintre de la Tour Eiffel, prise en 1953, et surtout cette Jeune fille à la Fleur prise en octobre 1967 à Washington, lors d’une marche contre la guerre du Vietnam. Cette guerre qui marqua toute une génération est le thème de l’exposition que lui consacre le Musée Guimet, auquel ont été légués, en 2019, ses archives et son fonds photographique.
Habitants réfugiés dans le lycée Quoc-Hoc à Hué. Sud Vietnam, mars 1968 © Musée Guimet, legs Marc Riboud
Enfant vendant des répliques d’avions russes MIG dans une rue de Hanoï. Nord Vietnam, Hanoï, octobre-novembre 1968 © Musée Guimet, legs Marc Riboud
À son habitude, Marc Riboud, qui ne se veut pas un photographe de guerre, va s’intéresser à ce peuple en guerre contre la plus grande armée du monde et à ses conditions de vie au quotidien. À sa manière, il rejoint le camp des photographes humanistes en détournant son objectif du champ de bataille pour s’intéresser aux à-côtés du conflit. La guerre pourtant, cette guerre, il l’a souvent côtoyé en embarquant, dès 1965, sur le porte-avion américain USS Enterprise, lorsque le président américain Lyndon Johnson décide de mener une offensive de bombardements ininterrompus sur le Nord Vietnam. Offensive appelée « Rolling Thunder »… C’est tout dire. À son retour, le photographe raconte, dans Le Monde, comment ces jeunes aviateurs « endoctrinés » sont persuadés qu’ils ne touchent que des cibles militaires. Marc Riboud s’engage pour dénoncer ces contre-vérités en racontant ce qu’il a vu et vécu.
Pas étonnant, donc, qu’on le retrouve le 21 octobre 1967 à Washington, pour couvrir la grande manifestation contre la guerre du Vietnam. En fin de manifestation, il voit une jeune fille de 17 ans faire face aux soldats armés de leur baïonnette et leur tendre une simple fleur. Une icône est née, cette image fera le tour du monde, et reste aujourd’hui le plus beau des symboles de paix.
De retour sur le terrain
En 1968, Marc Riboud est de retour au Vietnam, à Huê l’ancienne capitale impériale, qui subit une attaque des forces du Nord dans cette « offensive du Têt » commencée le 30 janvier. La citadelle défendue par les forces américaines et leurs alliées résistera pendant un mois avant d’être enfin reprise par les troupes américaines et celles du Sud.
Ruines dans la rue principale de la citadelle de Hué. Sud Vietnam, mars 1968 © Musée Guimet, legs Marc Riboud
Enfants équipés d’épais gilets de paille pour se protéger des explosions. Nord Vietnam, province de Thanh Hoa, octobre-novembre 1968 © Musée Guimet, legs Marc Riboud
Conséquence de l’offensive : 5 800 tués et 100 000 personnes se retrouvent alors sans abri, errant dans les rues en ruines. Marc Riboud va s’intéresser à eux et en rendra compte dans le journal Le Monde, il qualifiera cette offensive de « Guernica du Vietnam » !
Sa photo, La Jeune fille à la fleur, va changer le cours de cette histoire, jusqu’à impressionner Hô Chi Minh, le fondateur de la République démocratique du Vietnam en 1945 et héros de la guerre contre la France à une époque où le Vietnam s’appelait Indochine, et sa lutte alors contre les américains. Subjugué par cette photo qui a soulevé toute une jeunesse contre la guerre, lui qui ne recevait plus la presse étrangère depuis longtemps, accepte de rencontrer Marc Riboud en novembre 1968, en compagnie de son premier ministre, Phạm Văn Đồng. De nouveau, l’image de cette rencontre fera le tour du monde et la couverture de dizaines de magazines.
Une vision Nord
Cette approche lui ouvre aussi les portes du Nord Vietnam, là où peu de reporters occidentaux ne s’étaient rendus. À son habitude, alors que les Américains intensifient leur raid sur le pays, Marc Riboud va à la rencontre de ce peuple meurtri en gardant une certaine distance lui permettant une vision impartiale de la réalité. Ses images, une fois de plus, vont marquer les esprits et notamment grâce à la publication d’un ouvrage (1) qui va révéler au monde, et surtout aux Américains, le vrai aspect du conflit. « Marc Riboud les capte sans pathos ni grandiloquence, mais avec humanité. Lui qui ne fait jamais poser les personnes qu’il photographie, les saisit dans des compositions dont les lignes, les courbes, organisent l’image et soulignent malgré toute la beauté des formes. »
Il retournera au Vietnam en 1976, après la victoire du Nord et la réunification du pays. En un constat sévère des traces laissées par ces années de conflit, il va à la rencontre des familles décimées, des villages en ruine, des villageois déplacées et des milliers de fonctionnaires et soldats « rééduqués » par les autorités communistes et du drame des « boat people » qui fuit le nouveau régime. « Marc Riboud montre l’embrigadement communiste comme il avait montré les ravages des attaques américaines. ».
(1) Face of Nort Vietnam. Photos by Marc Riboud. Text by Philippe Devillers. Éd. Hoilt, Reinhartand Winston. 1970.
Musée Guimet. 6, Place d’Iéna (16e)
À voir jusqu’au 5 mai 2025
Tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h.
Site de l’exposition : ici