La MEP nous propose la première rétrospective en France de ce photographe britannique d’origine jamaïcaine à qui l’on doit sûrement les plus belles images de la planète reggae et de sa star Bob Marley. Dennis Morris a su, au travers de reportages sur la communauté black anglaise tout comme de sa proximité avec la scène musicale des dernières décennies, imprimer avec vérité une vision humaniste de son temps.
Exposition Dennis Morris. Music + Life à la Maison Européenne de la Photographie jusqu’au 18 mai 2025
Dennis Morris, Babylon by van, (Bob Marley), London, 1973 © Dennis Morris
Dennis Morris, Young Gun, Hackney, London, 1969 © Dennis Morris

Dennis Morris, Man with his two daughters and his most prized possession, Southall, 1976 © Dennis Morris

Dennis Morris, Wedding, Town Hall, Mare Street, London, 1971 © Dennis Morris

Dennis Morris, Turban styles, 1974 © Dennis Morris

Dennis Morris, The Abyssinians, outake from the photo shoot for the album Arise 1977 © Dennis Morris

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En regardant les photos de Dennis Morris (né en 1960), photographe britannique né à la Jamaïque en 1960, qu’expose la MEP, on peut se poser la question : sont-ce les sujets qui font les photographes ? Oui car c’est rarement l’inverse… sauf en notre époque de médiatisation à outrance dans laquelle l’image sert à forger des mythes (éphémères bien souvent). Mais pourquoi un même sujet va faire d’un photographe, sinon une star du moins, œuvrer pour sa reconnaissance quand le même sujet va en laisser un autre dans l’ombre ? Car les « grands » photographes ne sont pas légion qui ont ce « quelque chose en plus » qui fait que leur travail est différent et reconnu. Un « truc » qui ne s’explique pas. Dennis Morris définitivement, lui, il a ça. Et son histoire tient un peu du conte de fée moderne.
Dennis Morris, Lively up yourself, (Bob Marley), 1977 © Dennis Morris
Dennis Morris, The Sex Pistols, the Marquee Club, Soho, London, 23 July 1977 © Dennis Morris
Tout commence alors que gamin à Londres, à 13 ans, migrant timide dont l’origine – sa famille jamaïcaine a débarqué à Londres au tout début des années 60 – le marginalise dans cette Angleterre des sixties. Un déclic : il découvre la photo. « C’était magique ! Je suis devenu accro. Je m’étais trouvé. Dès ce moment, j’ai passé littéralement tout mon temps à prendre des photos… Quand j’ai dit à mon conseiller d’orientation que je voulais être photographe, il m’a regardé comme si j’étais fou. “Ne sois pas idiot, mon garçon. Un photographe noir, cela n’existe pas“ », raconte-t-il.
Après quelques tâtonnements, sa vie va changer le jour où, séchant son école, il apprend que son idole Bob Marley, joue avec son groupe au club Speakeasy. Tout comme Dennis, Bob, alors, n’est alors pas encore la star du reggae qu’il va devenir, cette figure emblématique et spirituelle. Qu’importe, Dennis planque des heures pour l’approcher. La rencontre a lieu, le courant passe de suite entre le chanteur et son fan à tel point que Bob embarque son « admirateur » qui plaque tout pour partir sur la tournée du chanteur rasta. « J’ai pris mon sac de sport comme si j’allais à l’école et j’ai quitté la maison ».
Dennis Morris, Burning, 1973 , (Bob Marley), 1973 © Dennis Morris
Dennis Morris, Sid Vicious, Stockholm, Sweden, 25 July 1977 © Dennis Morris
Et les voilà sur la route, Bob assis devant lui dans la camionnette qui véhicule le groupe, se retourne, Dennis fait une photo, « la » photo ! Le groupe repart pour la Jamaïque et Dennis… rentre au bercail ! Cette photo décidera de la suite. Il voulait être photographe de presse, mais c’est dans la musique de son époque qu’il fera sa vie. Et la belle histoire ne s’arrête pas là. À cette époque, où l’image est déjà liée à l’éclosion de la célébrité, Dennis Morris ne quittera plus son idole et cette histoire « comme celle de Marley, est une histoire de passion, d’inspiration, d’innovation et de créativité qui surmonte les désavantages, le racisme et la discrimination » nous dit-on. Il suivra celui qui est devenu son ami dans ses concerts, lors de ses apparitions publiques, mais deviendra aussi un intime des moments privés de celui qui devient une star mondiale, dévoilant Bob Marley au-delà de sa posture publique, jouant de la guitare, fumant un joint, dans le bus ou en train de jouer au ping-pong (1).
Toute la scène rasta et autre…
Son style, sa présence, son implication font que, comme un « roadie », il va accompagner de nombreux groupes dans leurs tournées. Passeront devant l’objectif de « Mad Dennis », son surnom, la crème de l’époque : les Sex Pistols (2), Kool & The Gang, Prince, Green Day, Marianne Faithfull, Patti Smith, Oasis, Stevie Wonder, U2, et de très nombreux autres dont chez nous les Rita Mitsouko et Téléphone ! Sans oublier les nombreux voyages qu’il fera en Jamaïque dans la valise de Bob Marley qui lui ouvrira les portes des studios où les Peter Tosh, Lee Scratch, The Abyssinians, Gregory Isaacs, Big Youth et autre Jimmy Cliff forgent l’ambiance musicale de ces années-Là. « Bob Marley m’avait aidé à trouver ma place, m’a montré comment rester ancré, m’a appris la spiritualité et mon histoire en tant qu’homme noir.
Dennis Morris, The Brothers, The Black House, Islington, Londres, 1970 © Dennis Morris
Dennis Morris, Lee « Scratch » Perry, Black Art Studio, Kingston, Jamaïque, 1976 © Dennis Morris
Puis le punk est arrivé et m’a appris à enfoncer la porte. ». En 2002, la BBC lui commanda même un documentaire sur la musique jamaïcaine ! Star, il le devient à son tour. Influencé par Robert Capa et Don McCullin, il porte aussi son regard ailleurs, à la rencontre de la communauté noire londonienne, pour documenter la pauvreté et le racisme ambiant auxquels elle est confrontée (3). Il écume la nuit, la communauté jamaïcaine de Londres, les soirées en club. On le voit aussi dans le quartier où vivent les sikhs et la population des émigrés en provenance du sud-est asiatique.
Un talent multiple
Son talent ne se borne pas seulement à prendre des clichés géniaux, il se révèle aussi être tout à la fois designer, directeur artistique, graphiste et même musicien. Il crée pour de nombreux groupes leur identité visuelle et culturelle et même leur pochette de disque. Son travail a fait l’objet de nombreuses expositions de par le monde et chez nous, aux Rencontres d’Arles en 2010. Ses photos sont conservées dans de nombreuses collections publiques et privées prestigieuses, sans oublier la longue liste de ses publications dans la presse. Et enfin, il sera même chanteur dans un groupe (Basement 5) en remplacement temporaire du chanteur !
C’est à la rencontre de ce témoin privilégié de la scène musicale d’une époque que la MEP a prêté les étages de son bâtiment pour sa première rétrospective en France. « Morris a transformé notre compréhension de la musique en tant que forme culturelle complexe et profonde, liée à l’art, à la mode, au design et aux relations publiques. » dixit Simon Baker qui dirige la MEP.
Quelques ouvrages retraçant le travail de Dennis Morris :
– Bob Marley: A Rebel Life and Portraits of the King (Plexus Publishing, 1999)
– The Bollocks, on the Sex Pistols (Zero + Plus Publishing, 2014)
– Growing Up Black (Autograph ABP, 2012) et Colored Black (HeHe Éditions, 2023),
Maison Européenne de la Photographie, 5-7, rue de Fourcy (4e).
À voir jusqu’au 18 mai 2025
Ouvert les mercredi et vendredi 11h – 20h.
Le jeudi 11h – 22h. Le week-end 10h – 20h.
Fermé lundi et mardi
Accès :
Métro :
Ligne 1 station : Saint-Paul
Bus :
Ligne 67 arrêt : rue Vieille du Temple- mairie du 4e
Ligne 69 et 96 arrêt : Saint-Paul
Site de l’exposition : ici
Catalogue
Dennis Morris. Music + Life
Sous la direction de Laurie Hurwitz
Éditions Thames & Hudson / MEP
272 pages, plus de 200 ill., 45 €