Le musée d’Art moderne de Paris nous convie à découvrir les multiples vies de Lee Miller. Mannequin, assistante de Man Ray, égérie des surréalistes, photographe de mode, reporter de guerre et portraitiste reconnue, elle a porté sur le monde un regard clairvoyant, humaniste. Une pionnière d’une extrême modernité. L’une des grandes photographes du siècle dernier.
Exposition Lee Miller au Musée d’Art moderne de Paris jusqu’au 2 août 2026.
Dans une lettre à son éditrice Audrey Withers, écrite depuis le front européen en 1945, Lee Miller confie : « Si j’avais eu neuf vies simultanées et indestructibles, mon enthousiasme et ma curiosité n’auraient jamais pu être rassasiés. » (1). On ne peut mieux résumer la vie de cette incroyable femme qui fut mannequin, égérie publicitaire, photographe de studio, de mode, de guerre, qui fut compagne de route des surréalistes, qui vécut aux États-Unis (où elle est née le 23 avril 1907 et prénommée Elizabeth), en France, en Égypte et au Royaume-Uni, voyagea dans toute l’Europe et au Moyen-Orient et traversa l’Allemagne suivant les troupes américaines en 1945 !
C’est à cette femme, pionnière, curieuse, intrépide, infatigable, déterminée que le Musée d’Art moderne de Paris offre ses cimaises pour une rétrospective, un voyage plus exactement, dans son parcours allant du glamour à l’humanisme, couvrant et explorant tous les champs d’un engagement sans faille.

Lee Miller. Femmes équipées de masques anti-feu (Fire Masks). Downshire Hill, Londres 1941 © Lee Miller Archives England 2026 / All Rights Reserved

Lee Miller. Mannequin (Elizabeth Cowell) portant une tenue de Digby Morton (Model Elizabeth Cowell wearing Digby Morton Suit). Middle Temple, Londres 1941 © Lee Miller Archives England 2026 / All Rights Reserved
Les décennies de son parcours chapitrent son travail et son art. Chaque décennie clôt la précédente, ce qu’elle résumait à la fin des années 60 par : « Ça revenait à s’aventurer sur une fichue branche en la sciant derrière soi ». On ne pouvait mieux dire ! Pourtant, l’entrée dans la vie de la jeune Elizabeth n’est pas un conte de fées. Côté famille, une mère infirmière et un père ingénieur et photographe, amateur, l’élève avec ses frères dans un esprit progressiste. Ce photographe amateur, qui développe lui-même ses clichés, lui apprend la technique de laboratoire. Ce qui fera dire à Lee, quelques années plus tard : Je suis presque née dans une chambre noire ! »
Premier malheur, elle est violée à sept ans et en développe une maladie sexuelle. Qui l’a fait rentrer très tôt dans le monde des adultes. Second malheur, lors d’une sortie en barque alors qu’elle est adolescente, elle voit, sous ses yeux, son petit ami se noyer.
En 1925, on la retrouve à Paris où elle étudie le théâtre et les arts plastiques. Puis, de retour aux États-Unis, à New York, deux ans plus tard, elle est repérée dans la rue par le directeur du magazine Vogue. Celui-ci, subjugué par sa beauté et son allant, voit en elle le mannequin qu’elle va devenir et qui sera photographié par les plus grands photographes de l’époque. 1929, retour à Paris où, grâce à l’entremise d’Edward Steichen, elle fait la connaissance de Man Ray de deux décennies plus âgé qu’elle, dont elle devient tout à la fois la muse, l’assistante… et la maîtresse. Cette première vie, lui permet « d’aborder la photographie à contre-courant » dans le maelström surréaliste.
L’icône de la femme moderne
Cette première partie de vie ouvre l’exposition. Avec un ensemble de portraits réalisés par les grands noms de l’époque. Elle est la figure type de la femme moderne, émancipée, active, prenant en main son destin. Tout en étudiant la peinture à l’Art Students League, elle commence une carrière de mannequin. Elle est belle, a les cheveux courts et arbore un look androgyne. Elle est le type même de la femme moderne, et très vite, bon nombre de photographes la demandent. Elle modifie son prénom en Lee, plus vif, moderne et unisexe,
Seconde partie de sa vie, Paris l’attire, elle y débarque en 1929 avec comme objectif de devenir une artiste. Sur la recommandation d’Edward Steichen, elle rencontre Man Ray et s’impose ! « Je lui ai dit sans fard que j’étais sa nouvelle étudiante. Il répondit qu’il ne prenait pas d’élèves et que de toute façon il quittait Paris pour les vacances. Je lui ai rétorqué : je sais, je viens avec vous – ce que j’ai fait. ». D’étudiante, elle passe à assistante et noue avec le photographe une liaison aussi intense qu’explosive. Une vraie fusion, tant artistique qu’autre. Roland Penrose, son futur compagnon, rapportera que Lee lui avait dit que concernant certains clichés on ne savait pas qui de lui ou d’elle l’avait pris !
En 1930, elle ouvre son propre studio et devient à son tour photographe de mode, activité qu’elle prolonge aussi de quelques reportages. En septembre de la même année, est publiée par Vogue la première photographie signée de son nom. Implanté à Montparnasse, son studio est à l’épicentre des avant-gardes de la capitale. Le surréalisme fait alors beaucoup parler. Elle en côtoie les tenants et fait cimaise commune, dans des galeries parisiennes, avec Germaine Krull, Brassaï, Rogi André, Florence Henri, Kertész, László Moholy-Nagy entre autres.


Ci-contre : Lee Miller. Modèle avec ampoule (Model with lightbulb). Vogue studio, Londres vers 1943 © Lee Miller Archives England 2026 / All Rights Reserved.
Ci-dessus : Lee Miller, Remington réduite au silence (Remington Silent) . Londre 1940 © Lee Miller Archives England 2026 / All Rights Reserved
Cette expérience la conforte dans sa voie et surtout lui fait prendre conscience de tous les courants qui agitent alors ces premières reconnaissances formelles de la photographie comme art à part entière et non comme simple moyen technique de reproduire la réalité. Aux côtés des surréalistes, se développent d’autres courants, expressionnistes, formalistes, modernistes, constructivistes ou humanistes.
Elle retourne à New York en 1932, elle a 25 ans et déjà une vie derrière elle. Elle a quitté Paris suite à sa rupture avec un Man Ray suspicieux et très jaloux. De retour à « la maison », elle est une photographe assumée. À New York, elle ouvre, avec son frère Erik, un nouveau studio et reprend le travail commencé à Paris. Elle se spécialise dans la publicité et la mode, mais aussi dans le portrait pour le théâtre, le cinéma, ainsi que de personnalités. Elle devient une portraitiste courue, et produit aussi des reportages dont certains sont publiés dans le célèbre magazine Harper’s Bazaar.
Entre temps, Julien Lévy, connaissance de Man Ray et promoteur aux États-Unis des avant-gardes européennes, décide d’ouvrir sa galerie en novembre 1931. De passage à Paris, sous la houlette de Lee Miller, il avait visité les studios et ateliers de nombreux photographes d’avant-garde et avait ramené à New York une moisson de clichés qui sera la base de la première exposition sous le titre « Modern European Photography ». Et naturellement certains clichés sont signés Lee Miller. Une exposition que l’on retrouve en partie dans l’exposition « International Photographers » organisée au Brooklyn Museum, peu de temps après, et dans laquelle on retrouve les noms de nombreux photographes travaillant en France. Vanity Fair situe Lee Miller parmi les « photographes vivants les plus remarquables » aux côtés de Cecil Beaton et quelques autres pointures.
Une parenthèse égyptienne
Une nouvelle vie s’ouvre quand elle épouse, en 1934, Aziz Eloui Bey, un riche homme d’affaires égyptien, qu’elle avait rencontré sur les pistes à Saint-Moritz en 1931. Elle s’installe avec lui au Caire. Là, elle produit quelques reportages mais… elle délaisse son Rolleiflex et cesse ses activités. Elle n’a plus la nécessité de gagner sa vie. Mais une escapade en Palestine réamorce l’envie. Elle écrit à son frère : « Je suis allée à Jérusalem une journée et l’inspiration m’est revenue. J’ai pris une dizaine de photos sensas – le reste est nul. J’ai trouvé une petite boutique qui fait des développements et des tirages qui me conviennent et j’ai donc comme un regain d’intérêt. ». Peu à peu elle reprend goût et multiplie les reportages à travers l’Égypte (elle grimpera même en haut de la pyramide de Gizeh pour un cliché !), la Syrie, la Palestine et le Liban. Une moisson de clichés sur lesquels elle imprime une vision moderniste avec plongée, contre-plongée, décentrement, cadrage en gros plan ou basculés… n’ayant pas oublié les préceptes surréalistes.
Retour chez ses amis !
Mais elle, la citadine, elle se lasse vite du désert et de cette vie loin de l’agitation des villes. Ses amis laissés à Paris lui manque… elle fait un saut dans la capitale française en 1937 et se lie d’amitié avec Picasso dont elle fera quelques milliers de photos pendant des années tandis que l’Espagnol réalisera six portraits d’elle ! Elle y retrouve ses amis surréalistes – Man Ray en tête ! – et rencontre Roland Penrose, peintre, poète, écrivain. Un compagnon de route de la bande de Breton dans les bras duquel elle tombe. De retour en Égypte, les yeux et l’esprit remplis de l’agitation avant-gardiste parisienne, ses photos prennent de plus en plus des allures fantastiques, ésotériques… surréalistes. Son mari est indifférent à tout cela. Le 2 juin 1939, elle débarque en Angleterre. Fin de la période égyptienne. Elle reprend sa vie là où elle l’avait laissée. Seule différence, elle accentue, dans son travail, l’esprit surréaliste. Elle ose des cadrages différents, travaille les ombres, use de la solarisation (une technique qui consiste à éclairer un tirage en cours de développement pour en inverser plus ou moins les valeurs), la surimpression, etc.

Photographie officielle des femmes correspondantes de guerre de l’armée américaine, 1943. De gauche à droite : Mary Welch, Dixie Tighe, Kathleen Harriman, Helen Kirkpatrick, Lee Miller, Tania Long © Ph.: D.R. / MAMP
Reporter… de guerre !
La guerre éclate qui la cloue à Londres, et si son aura de « correspondante de guerre » (accréditée par Vogue…) va marquer à jamais cette nouvelle page, c’est seulement en juillet 1944 qu’elle peut enfin prendre pied en Normandie, accréditée par les États-Unis. Et encore, que d’obstacles à surmonter pour accéder aux zones de combats aux côtés de quelques autres pionnières comme Margaret Bourke-White. Elle doit batailler avec les commandants sur place pour aller au plus près des soldats débarqués lors du 6 juin. D’autant, que « armée » d’un simple Rolleiflex sans zoom, il lui fallait être au plus près de l’action. Pour passer la barrière de la censure, elle ne remet pas ses rouleaux de pellicule non développés, mais les développe elle-même sur le terrain afin de présenter à la censure des clichés « diffusables », gardant pour elle les autres. Aujourd’hui ses clichés sont connus et ont fait beaucoup pour son aura, clichés qu’elle accompagne de textes eux aussi expurgés afin de passer sous les fourches caudines des censeurs.
Quittant le cocon douillet de ses « reportages » habituels, elle est confrontée à la dure réalité d’une guerre meurtrière. On la voit dans les hôpitaux de campagne où l’on reçoit les blessés, elle se retrouve par hasard lors des combats du siège de Saint-Malo. Elle écrit : « J’avais les vêtements que je portais sur moi, deux douzaines de pellicules et une couverture roulée en édredon. Seule photographe à des kilomètres à la ronde, j’avais désormais ma guerre à moi. » (1). Elle documentera aussi les exactions de la libération, les femmes tondues pour « collaboration verticale », qui lui posent interrogations.
« Dans la photographie Femme accusée d’avoir collaboré avec les Allemands (1944), qui montre l’une des femmes incriminées, Lee Miller adopte quant à elle un angle très différent : sujet éclairé avec douceur dans un lieu clos, visage dans une gracieuse pose de trois quarts ; ses paupières baissées expriment la honte, peut-être un regret. Malgré son crâne rasé, elle est digne et belle, saisie dans un moment d’intériorité. Ce portrait de femme anonyme de Lee Miller, alors même qu’il participe d’un processus plus large d’humiliation publique, rayonne d’une compassion apaisée fort éloignée des œuvres d’autres photographes, mais aussi de son propre texte. » écrit Fanny Schulmann (2).
Avec l’armée des libérateurs, elle s’enfonce en Allemagne, fait une halte à Munich dans la maison même d’Hitler où une photo iconique la voit prenant un bain dans la propre baignoire du fürher ! Photo prise par David E. Scherman, correspondant du magazine Life. Le New York Times écrira : « Un portrait du Führer est posé sur le rebord de la baignoire ; une statuette classique de femme est placée en face, sur une coiffeuse ; Lee, dans la baignoire, toujours aussi énigmatique, se frotte l’épaule. Une femme prise entre l’horreur et la beauté, entre être vue et être celle qui voit. »
Fin avril 1945, elle est au camp d’extermination de Dachau. Elle y voit les ravages de la guerre, des prisons, des camps d’extermination, partagée entre dégoût, colère, envie de paix et de réconciliation. À Buchenwald, elle oublie son principe d’évitement de la violence et rend compte de toute la réalité de l’extermination. Sans retenue elle photographie les aspects les plus atroces du camp : empilements des corps gazés et fours crématoires comme les gardiens de camp brutalisés en proie aux représailles. Après des hésitations, Vogue décide de publier ce reportage au prétexte que « la société moderne ne pouvait être préservée de ces abominations ».
Une passion… culinaire !
Cette ambivalence va l’accompagner pendant son avancée en territoire allemand. « La prise de conscience sous-jacente de ce que les nazis étaient des êtres humains participe du désespoir et de la confusion. ». Au travers de ses clichés de la toute fin de la guerre, on la suit à Berlin, au Berghof la résidence d’Hitler dans les Alpes bavaroises, à Vienne et à Budapest où elle assiste à l’exécution du premier ministre fasciste et en Roumanie. Elle a gagné ses galons, plus de doute sur sa capacité à égaler les plus grands reporters de guerre. Ses images paraissent régulièrement documentant ce parcours dans l’Europe de la fin du conflit.
En mai 1946, après 12 années en Europe elle retourne aux États-Unis accompagnée de Roland Penrose et reprend son travail de portraitiste et de reporter et ses photos se retrouvent dans bon nombre de présentations. En vieillissant, elle, s’intéresse de plus en plus à… la cuisine. Roland Penrose lui offre, pour son 50ème anniversaire, six mois de cours dans une prestigieuse école parisienne. Cette activité sera la grande passion de sa fin de vie. Une de plus ! Elle découpe des recettes, collectionne les livres de cuisine, projette même d’écrire le sien. Cette passion la verra même préparer un dîner d’une centaine de convives pour le vernissage de la rétrospective de Man Ray au New York Cultural Center.
Elle s’éteint le 21 juillet 1977 chez elle, à Farley Farm dans le Sussex où, avec Penrose, elle s’était installée en 1949. Quelques mois auparavant Man Ray était aussi parti… La fin d’une époque.
- Lettre à Audrey Withers est une journaliste et auteur anglaise. Elle est rédactrice en chef du magazine britannique Vogue de 1940 à 1960
- In catalogue de l’exposition Lee Miller, éditions de Paris Musées, 2026.

Lee Miller
Musée d’Art moderne de Paris, 11 avenue du Président Wilson (16e).
À voir jusqu’au 2 août 2026.
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h30 et le samedi jusqu’à 20h.
Accès :
Métro : ligne 9 – Arrêt Alma-Marceau ou Iéna
Bus : lignes 32 (Iéna), 42 (Alma-Marceau), 72 (Musée d’Art moderne), 80 (Alma-Marceau), 82 (Iéna) et 92 (Alma-Marceau)
Site de l’exposition : ici
Catalogue
Lee Miller
Sous la direction de Hilary Floe assistée de Saskia Flower
Éditions Musée d’Art moderne de Paris / Paris Musées
260 pages. 55 €
