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GIACOMETTI SURRÉALISTE

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expositions

Des objets comme des sculptures

La Fondation Giacometti-Institut met en lumière l’œuvre surréaliste d’Alberto Giacometti. Une période féconde et créatrice, relativement mal connue et qui prélude à l’accomplissement de son grand œuvre à venir.

Exposition Giacometti surréaliste à la fondation Giacometti jusqu’au 1er novembre 2026.

Vue d’une salle de l’exposition. À gauche : Vide-poche, 1930-1931. De face : Lampadaire Grande feuille, 1933-1934. Table, 1933. Appliques-main, 1931. À droite : Lampe Tête, 1933-1934. L’Objet invisible, 1934-1935. Au premier plan : Pointe à l’œil, 1931-1932 © Fondation Giacometti / Succession Alberto Giacometti / ADAGP, Paris 2026

Comme une évidence ici, Giacometti fut un surréaliste de la plus belle eau, empruntant pour cela, un des chemins édictés par le pape André Breton : créer des « objets » « censés refléter l’activité inconsciente« . Le chemin qu’emprunte alors Giacometti va l’y mener. D’abord se débarrasser des relents de sa formation et puis des mouvances de son temps – il produit des œuvres dans la lignée des Lipchitz et Laurens – en une progression qui l’amène à se défaire très vite d’un certain réalisme pour adopter des formes libres qui, par leur titre (Femme couchée ou Homme et femme, 1928-1929) renvoient encore à une réalité à décrypter. L’inconscient et/ou le rêve, alimentés par des rencontres au sein du groupe et les lectures de Bataille –  La Femme cuillère de 1927 (non exposée ici) est très sexuée – vont l’amener à créer des œuvres dont La Boule suspendue (1930) et La Pointe à l’œil (1931-1932) définissent parfaitement son « engagement » à créer des « objets à fonctionnement symbolique » comme le dit Dali (1). Cette « boule », surtout, va enchanter Breton lorsqu’il la découvre dans la vitrine de la galerie de Pierre Loeb. Vision qui fut l’élément décisif pour l’entrée de Giacometti dans le giron du groupe. Il se révèle alors « comme le plus innovant des sculpteurs surréalistes », comme l’écrit Valérie Fletcher (2)
En revanche, ce qui passe moins bien pour le « pape », c’est la proximité d’avec son frère Diego, dont l’atelier est au même numéro et dans la même cour du 46 de la rue Hippolyte Maindron. À cette époque, pour des raisons sûrement financières, les deux frères vont travailler de concert. Cette période, entre 1929 et 1935, est relativement peu reconnue dans l’œuvre du Suisse, occultée par le tournant pris ensuite lorsque le sculpteur fit de la figure et du corps humain l’essentiel de son travail. Dès lors, ses portraits, ses figures hiératiques braquèrent les projecteurs sur lui, rejetant un peu dans l’ombre ce travail, pourtant d’importance en cette période, qui nous est présenté ici.
André Breton, dont les oukases et les exclusions faisaient la pluie et le beau temps – surtout la pluie – sur qui était ou non surréaliste, ne signale qu’en deux lignes le travail de Giacometti dans son ouvrage manifeste : Le Surréalisme et la peinture. Absent, et pour cause, dans la première édition de 1928, il est évacué dans les rééditions de 1945 et 1965 par : « Avec Giacometti, c’est un monument pathétique, comme celui où dans les vieux romans, les personnages descendent de leur cadre… », avec toutefois, une simple petite vignette, reproduisant La Boule suspendue (1930) qui, avec La Table de 1933, reste l’acmé du Giacometti surréaliste.

Boule suspendue, 1930-1931, version de 1965 © Fondation Giacometti / Succession Alberto Giacometti / ADAGP, Paris 2026

L’Objet invisible, 1934-1935 © Fondation Giacometti / Succession Alberto Giacometti / ADAGP, Paris 2026

La Table, meuble-objet qui mêle au hasard des objets dans un pur esprit surréaliste, répond parfaitement à la célèbre phrase de Lautréamont : « Beau… comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ». Et Breton de reconnaître toutefois, en fin d’ouvrage, que Mains tenant le vide (1934) est le chef-d’œuvre de Giacometti cité parmi un inventaire à la Prévert de chefs-d’œuvre d’autres artistes de son temps… Jugement tempéré par : « des œuvres se détachant avec un relief particulier de la production de chaque artiste ». Autrement dit, Breton ne semble retenir, de toute la production surréaliste de Giacometti, en plus de la « boule », que cette œuvre-là ! Choix étonnant car c’est justement une œuvre charnière qui annonce la période qui va suivre avec un travail sur le corps et le visage et qui est l’une des œuvres, dans sa forme, peut-être la moins surréaliste, de cette période de Giacometti !
Cette réticence provient peut-être aussi de la proximité des deux frères qui, pour certaines pièces, travaillent à quatre mains, comme le prouve ce lampadaire posé ici à côté de la mythique Table de 1933 et les appliques présentées dans l’une des salles. Cette empreinte décorative n’avait sûrement pas l’heur de plaire à Breton. Il s’en ouvre dans un entretien avec André Parinaud (3) en 1962 : « je me suis rendu compte que je travaillais un vase, exactement comme les sculptures et qu’il n’y avait aucune différence entre ce que j’appelais une sculpture, et ce qui était un objet, un vase ! ». La production « décorative » de Giacometti est encore aujourd’hui, elle aussi, peu reconnue, elle est cependant sa porte d’entrée dans le surréalisme. Ces objets lui apportent quelques commandes décoratives comme un décor mural ou une paire de chenets zoomorphes qu’il qualifie de « sculptures pour devant de cheminée ». S’ensuivirent appliques, bougeoirs, etc… Inspirés d’objets existants, qu’il réduit « leurs formes à leur essence et efface les traces du spécifique », explique Laura Braverman dans le catalogue. Les commandes affluent et les deux frères travaillent de concert pour y répondre ! Ces objets qui s’affranchissent de plus en plus du réel vont être l’antichambre d’une production spécifique répondant au vœu de Breton, encourageant, dès 1924, la création d’ « objets oniriques ».

Objet désagréable, 1931 © Fondation Giacometti / Succession Alberto Giacometti / ADAGP, Paris 2026

Objet désagréable à jeter, 1931 © Fondation Giacometti / Succession Alberto Giacometti / ADAGP, Paris 2026

Dans ces années d’intense production d’objets ne répondant à aucune interprétation et classification, Giacometti va produire des « Objets mobiles et muets » qu’il présente lui-même dans la revue Le Surréalisme au service de la révolution, dessins à l’appui, comme dans un catalogue de vente. Des objets qui n’ont d’autre fonction que d’exister par eux-mêmes et d’être, pour certains, mobiles. On y retrouve, en point d’orgue, la désormais iconique Boule suspendue et le tout aussi mythique Objet désagréable, sorte de fruit allongé hérissé de pointes, inspiré d’un végétal mais qui entre bien dans l’esprit qui prévaut alors, dans la galaxie surréaliste, par sa charge évocatrice.
On le voit, plus question d’art décoratif… Ces objets, destinés à entrer dans un monde habité, appelant la main, invitant à une interaction physique. Une première exposition de ces objets à la galerie Pierre en 1932 enthousiasme Christian Zervos entre autres. Bien que les surréalistes s’en tiennent apparemment au terme « objet », Giacometti lui, tient toutefois à toujours employer le terme de sculpture. Période féconde, qui ouvre sur l’épanouissement de son grand œuvre à venir.

  1. Dali in Le Surréalisme au service de la révolution. n°3 décembre 1931
  2. in Dictionnaire de l’objet surréaliste. Éd. du centre Pompidou / Gallimard 2013
  3. in La Revue Arts, 1962

Fondation Giacometti, 5, Rue Victor Schoelcher, 75014 Paris
À voir jusqu’au 1er novembre 2026
Horaires : Du mardi au dimanche : 10h – 18h Fermé le lundi
Accès :
Métro ligne 4 et 6 : Raspail ou Denfert-Rochereau
RER B : Denfert-Rochereau
Bus line : 38, 59, 64, 68 ou 88
Site de l’exposition : ici

Le catalogue
Des objets comme des sculptures
Giacometti surréaliste
Sous la direction de Laure Braveman
Co-édition Fondation Giacometti, Paris / Éditions Farge, Lyon
Bilingue français / anglais
144 pages / 112 ill. / 26 €

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